– Alors, garçon,
deux gin cocktails !
Et préparez-nous-les, carefully, vous savez ?

– Et largefully, ajouta le Captaine Cap avec son bon sourire.

Alphonse Allais, Le Capitaine Cap, 1902

c’est l’histoire d’un type qui rentre dans un bar et …

Je m’appelle Baptiste, j’ai 30 ans et je bois depuis que j’en ai l’âge légal. J’ai bu ma première goutte d’alcool, caché des adultes, lors d’une boum en 2007, un affreux prémix à base de vodka, limonade et citron vendu par pack de quatre en grande surface. La même année, ouvrait l’Experimental Cocktail Club au milieu d’un marché parisien complétement vierge. Paris redécouvrait les boissons américaines 140 ans après l’exposition universelle de 1867. Une révolution était en train de voir le jour pendant que je buvais naïvement mes premiers mélanges douteux. Loin du retour des vieux classiques sur les cartes de Paris, les boissons mélangées proposées étaient limitées dans le village drômois où j’ai grandi : j’ai commencé avec des whisky-coca trop chargés et des pastis trop peu troublés. Il a fallu que je rejoigne la ville pour mes études supérieures pour enfin étudier… une manière de boire supérieure. Je suis passé par toutes les erreurs : des grands bols de punch mariant rhum agricole à 50° avec des jus de fruits premiers prix, des Mojitos au jus de citron embouteillé et à la limonade, des Cosmopolitans trop dilués en pichet. Bref, un véritable chemin de croix dans ma quête du bien boire. Il faut dire que ce n’était pas les Cuba Libre proposés en soirée qui allaient me faire progresser. La révélation est arrivée tard. Un soir d’été 2017 dans les rues de Milan, un petit café bondé avec bouchées d’aperitivo et verres beaux. Pourquoi tant de monde ? Rien ne m’inspirait dans la carte : blanc d’oeuf, basilic, poivre, crème, marmelade. Pourquoi n’y avait-il pas de mojito ? Je ne savais pas s’il s’agissait du menu des mets ou des boissons. Puis, par respect pour la place que j’occupais et que les passants avaient l’air de m’envier en constatant que la terrasse était pleine, j’ai commandé un Orange Door. Bourbon, gin, liqueur de Sureau, paprika, jus de citron, confiture d’orange, ginger beer. Le tout servi dans un verre à whisky avec un petit biscuit. Ce nectar a été une révélation et m’a fait passer dans une autre dimension. De retour de vacances, je suis parti à la recherche des ingrédients pour essayer de le reproduire. Et en 2017, la ginger beer et la liqueur St Germain ne se trouvaient même pas chez le caviste du coin. Ça a été le début d’un long apprentissage heuristique. Chaque destination comprenait désormais un passage obligatoire au bar pour dénicher de nouvelles recettes à réaliser à la rentrée. Ce fut aussi prenant que passionnant. Prendre le prisme des breuvages pour mes voyages m’a donné la faculté d’être en vacances tout au long de l’année, même les soirs d’hiver au fond de mon canapé. Cela m’a tellement plu de réviser ainsi ma géographie … que j’ai décidé de reprendre des cours d’histoire.

j’ai retiré plus de chose de l’alcool que l’alcool ne m’en a retiré

Winston Churchill
que sa fille nommait « Papa Cocktail »

L’art des cocktails est bavard. Son vocabulaire est technique et une ribambelle de noms, pour la plupart anglo-saxons, cohabitent tels daisy, fizz, julep, puff, sling, sour, etc. Chacun avec leur histoire. Derrière chaque goût exotique, une anecdote historique. J’ai troqué romans et revues contre les écrits de David Wondrich me permettant d’appréhender la Grande Histoire à travers la petite des boissons mélangées. Je me suis demandé comment une pratique si populaire dans la France d’entre guerre avait pu évoluer vers un luxe réservé aux élites, puis tomber en désuétude durant des décennies, avant de revenir comme une vulgaire mode passagère qu’on découvrait depuis seulement quelques années. Et s’il est facile, aujourd’hui, de commander un bon Martini dans plusieurs établissements sur Paris, ce n’est toujours pas le cas en campagne où je vis. C’est normal, « ruralité » rime avec « éloigné », et si même les bistrots ne survivent plus trop, un tel établissement ne toucherait pas assez de gens, malgré l’engouement. Et si les boissons mélangées venaient jusqu’aux festivités pour changer ? Si elles cohabitaient sur les belles tablées aux côtés des vins et bières auxquels nous sommes habitués ? Finalement, les cocktails pré embouteillés existaient déjà en 1901.

L’idée est de mixer ma passion citadine à mon chauvinisme rural.
Après tout, tout n’est qu’une question de dosage.

Santé !

b\\\v